La vie du haras

15/03/2019

Plus qu'un exploit, une confirmation

Par Adrien Cugnasse, Jour de Galop 17/03/2019

Plus qu'un exploit, une confirmation

Un total de quatorze gagnants pour l'élevage français, c'est presque trois fois plus qu'il y a une décennie (cinq succès en 2008). Si l'on resserre un peu le spectre, en limitant notre étude aux épreuves black types sur les obstacles, on arrive à un total de douze succès pour les "FR". Et pour la première fois, les sauteurs made in France dépassent les "IE" qui ont remporté onze Listeds et Groupes, en haies ou sur le steeple de Cheltenham 2019. Pourtant le nombre de partants dans ces épreuves plaidait clairement en la faveur des irlandais (191 contre 136). Si le trio de "FR" dans la Gold Cup est une première historique, leur taux de réussite sur l'ensemble des quatre jours mérite aussi d'être souligné : 8,82 % d'entre eux ont passé le poteau en tête dans une épreuve black type du meeting, c'est 1,5 fois mieux que les irlandais de naissance.
 
Pas un hasard. Déjà en 2018, avec dix succès mais un nombre de partants bien moindre, les "FR" avaient fait plus que jeu égal avec les "IRE" qui représentent l'écrasante majorité des sauteurs à l'entraînement outre-Manche. Ce festival 2019 n'est donc que la confirmation de l'édition 2018, mais aussi des résultats enregistrés depuis le 1er janvier dans les Groupes anglo-irlandais. Avant le premier jour de Cheltenham, les sauteurs élevés en France avaient déjà remporté vingt-six victoires de Groupe outre-Manche. C'est mieux qu'en 2017 et en 2018, où ils avaient décroché dans chaque cas vingt succès. Ces titres sont acquis aux dépens des chevaux anglais ou irlandais de naissance. Les "IRE" ont cédé du terrain aux "FR", avec trente-deux Groupes en 2019 contre trente-quatre en 2018. On entend souvent dans les médias hippiques français, y compris ces derniers jours, que les exportations tuent l'obstacle. Mais comment les éleveurs et entraîneurs pourraient-ils survivre sans cet apport d'argent extérieur ?
 
Les six gagnants d'Emmanuel Clayeux. Même si les allocations sont fortes dans notre pays, les propriétaires sur les obstacles sont rares. Cette spécialité, ô combien exaltante, est tout de même très difficile, en particulier pour ceux qui n'ont pas beaucoup de chevaux à l'entraînement. Enfin quel aurait été le destin de Défi du Seuil (Voix du Nord) ou de Duc des Genièvres (Buck's Boum) dans le programme français ? Rien ne prouve qu'ils auraient connu la même réussite. Ils offrent aussi une belle valorisation pour les pedigrees français, pour leurs premiers entraîneurs et leurs éleveurs. Sur les cinq dernières années, trente-sept "FR" ont gagné une course black type sur les obstacles de Cheltenham : trente-deux ont quitté la France après y avoir débuté en compétition. Et parmi les autres, certains étaient déjà probablement dressés avant d'être exportés. Ce n'est donc pas faire preuve d'une intuition débordante que d'affirmer que le dressage à la française a aussi un impact très positif sur la future carrière des chevaux. À cet exercice, c'est Emmanuel Clayeux qui domine avec pas moins de six gagnants black types sur les cinq dernières éditions : Apple's Jade (OLBG Mares' Hurdle, Gr1), Défi du Seuil (JCB Triumph Hurdle et Jlt Novices' Chase, Grs1), Delta Work (Pertemps Network Final Handicap Hurdle, Gr3), Al Boum Photo (Magners Cheltenham Gold Cup, Gr1), Aux Ptits Soins (Coral Cup Handicap Hurdle, Gr3) et Qualando (Boodles Juvenile Handicap Hurdle, Gr3). La victoire d'Al Boum Photo, dont Emmanuel Clayeux est le co-éleveur, est révélatrice de plusieurs choses. Il faut que les propriétaires étrangers et leurs représentants aient vraiment noué une relation de confiance avec l'homme de Vaumas pour lui acheter un cheval dans une course où il venait de chuter. En outre, il a largement utilisé Buck's Boum (Cadoudal) lors de ses premières saisons de monte et il est aujourd'hui récompensé de son intuition. Et justement, en matière d'étalons, la France tire aussi son épingle du jeu. Sur les cinq dernières éditions, treize étalons actifs en 2019 ont donné au moins deux gagnants d'épreuves black types à Cheltenahm, dont quatre sont stationnés en France : Authorized (Montjeu), Buck's Boum, Crillon (Saumarez) et Network (Monsun). Quatre sires sont encore relativement jeunes, c'est-à-dire qu'ils ont 15ans ou moins et deux sont basés dans l'Hexagone (Buck's Boum et Authorized).
 
La grande année du haras d'Enki. Dans notre échantillon, un seul établissement français accueille deux étalons actifs en 2019 et ayant donné deux lauréats black types à Cheltenham. Il s'agit du haras d'Enki où sont basés Network et Buck's Boum. Depuis Cadoudal (Green Dancer), aucun étalon français n'avait produit un lauréat de la Cheltenham Gold Cup. Il est aussi le premier sire français a avoir donné le gagnant de Gold Cup et celui de l'Arkle Challenge Trophy Novices' Chase la même année. C'est d'autant plus remarquable qu'Al Boum Photo est issu de sa première génération en piste et que seulement un autre sire a réussi dans l'histoire de ces épreuves, le grand Flemensfirth (Alleged) en 2008. Estève Rouchvarger, du haras d'Enki, nous a expliqué ce samedi : « Quand Dynamite Dollars a déclaré forfait, Buck's Boum a perdu sa meilleure chance pour le festival. Pourtant avec deux partants, il donne deux lauréats de Gr1. Lorsque l'on regarde l'origine maternelle des bons produits de l'étalon, on peut voir qu'il est capable de croiser avec des juments très différentes, pur-sang comme AQPS, mais également que c'est un sire qui fait progresser les familles. D'une manière plus générale, je pense qu'il ne faut pas condamner les étalons trop vite. Il faut leur donner une chance. Et je ne parle pas que de Buck's Boum, mais de beaucoup de jeunes sires français. On les accable trop vite en oubliant qu'il est difficile d'être sur tous les fronts : donner des 3ans et gagner les grandes courses, voler en bon terrain et triompher dans le lourd. Les chevaux méritent un peu de patience avant le couperet. Comme beaucoup de monde, j'ai été profondément influencé par Benoît Gabeur, un génie dans notre domaine, notamment par sa capacité à comprendre les pedigrees. Actuellement, il a confié son élève Lafoliedouce (Buck's Boum) à Guillaume Macaire. »
 
Résister aux offres.« Buck's Boum n'a que 14ans. Forcément, nous avons eu de très nombreuses sollicitations en provenance de l'étranger pour acheter l'étalon, encore cette semaine. Nous sommes probablement un peu fous de les refuser. Mais la réussite de Buck's Boum, c'est celle des gens qui croient en leur rêve. Nous ne sommes pas issus du sérail, nous sommes partis de rien et notre parcours a été très difficile. Pour être tout à fait clair, on ne nous a pas fait de cadeaux. Buck's Boum a lui aussi été frappé par de nombreuses rumeurs. Chaque année, il saillit des juments étrangères, soit autant de poulains qui disparaissent des statistiques françaises. En 2018, sur 111 saillies, 17 étaient des juments venaient d'outre-Manche, dont 15 étaient pleines. En se basant sur cela, certains ont fait courir le bruit qu'il était peu fertile. Pourtant c'est un cheval qui est dans la moyenne selon ce critère. » Estève Rouchvarger nous a également confié : « Ce qui nous arrive, c'est le rêve d'une vie, c'est la victoire de ceux qui n'ont pas droit de cité dans l'élevage français. Tellement de gens n'ont pas eu la chance de tomber sur un étalon comme ça, que nous apprécions ce qui arrive à sa juste valeur. C'est extraordinaire, avec ce cheval si critiqué il y a encore récemment et qui a failli mourir… Buck's Boum a tellement été décrié qu'une année il n'a fait que vingt juments. Cette période a été très difficile pour nous. Si nous sommes encore là, c'est que M. Chaillé-Chaillé et M. Papot nous ont fait confiance. Sans eux, nous aurions dû vendre le cheval et il serait probablement perdu dans un petit haras du fin fond de l'Irlande. »
 
Tout n'a pas été facile.« Nous voulons aussi remercier toutes les personnes qui sont venues à la saillie de Buck's Boum au fil des années. À l'époque, je rêvais d'avoir un Cadoudal. Henri Poulat avait refusé beaucoup d'argent après le Cambacérès. Il s'est ensuite cassé le pisiforme, tombant par la même occasion un peu aux oubliettes. Plusieurs grands haras normands ont mis du temps à venir le voir, M. Poulat s'est souvenu du fait que nous l'avions sollicité à plusieurs reprises et nous avons saisi l'occasion d'acheter la moitié de ce cheval que nous suivions de longue date. Il y a quelques années, il a été opéré pour des coliques en pleine saison de monte. Monsieur Poulat a alors pris un peu peur et nous a vendu sa moitié de l'étalon. Nous essayons de réfléchir à long terme avec Buck's Boum en essayant de le limiter à une centaine de juments. Pour lui-même bien sûr, mais aussi pour le bénéfice de nos clients. J'ai lu avec intérêt l'intervention de Nicolas de Chambure dans vos colonnes en décembre. Et je pense effectivement qu'il serait profitable de limiter les étalons. En début de saison, j'avais peur que Buck's Boum n'atteigne pas les 80 juments et depuis hier, j'en ai refusé 50. »
 
 

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